
Nous pourrions qualifier Olivier Grenson d'auteur complet. Après avoir travaillé dans la publicité, réalisé des critiques de BD pour la télévision, enseigné (ce qu'il fait toujours aujourd'hui), scénarisé, supervisé un dessin animé, crayonné, encré et dessiné, voilà qu'il se met aux couleurs directes ... et avec brio. "Hali Mirvic", ce cinquième tome de la série Niklos Koda marque un tournant dans la carrière d'Olivier Grenson. Son dessin devient plus précis, plus net, plus mûr, presque parfait, sans fausse note. C'est à l'occasion de la parution de cet album que nous avons choisi de le rencontrer. Olivier nous reçoit très gentiment chez lui, à Bruxelles. Voici en exclusivité nos questions réponses.
BrusselsBdTour : Parle-nous de tes débuts dans la BD ...
Olivier Grenson
: J'ai
toujours été passionné par la BD, je n'ai par conséquent pas attendu de suivre
un cours pour réaliser mes premières BD. Très jeune, je réalisais des bandes
dessinées en repiquant des dessins à gauche et à droite. J'ai dessiné ma
première vraie BD à 13 ans. C'était un western de 36 pages. C'est à partir de ce
moment-là que j'ai vraiment voulu devenir auteur de BD. J'avais très envie de
raconter des histoires. Puis, j'ai suivis les cours de Léonardo à Marcinelle.
J'ai enchaîné avec les cours d'Eddy Paape à Bruxelles. J'y ai rencontré pas mal
de jeunes dessinateurs, comme Philippe Wurm et Denis Bodart. C'est à peu près à
cette époque-là que j'ai lu un petit bouquin qui s'appelle "comment devenir
créateur de bandes dessinées". J'ai alors compris que la BD était un métier, ce
que je n'imaginais pas auparavant. J'ai alors réalisé "Aldose et Glucose" pour
le "Journal Tintin", puis quelques histoires pour les soeurs Rahir, ... il ne se
passe pas un jour sans que je dessine. J'ai besoin de dessiner pour me sentir
bien, pour trouver mon équilibre.
BrusselsBdTour : Ta première grande série, Carland Cross s'est arrêtée depuis quelques années. Tu n'as pas envie de reprendre la série chez un autre éditeur, comme Soleil par exemple (qui réédite les anciens albums) ?
Olivier Grenson
:
Personnellement non, la série s'est arrêtée au bon moment, cela ne me disait
plus rien. J'avais anticipé l'arrêt de la série et j'ai commencé à travailler
sur un projet avec Stephen Desberg mais nous n'étions pas sur la même longueur
d'ondes, nous n'avions pas le même façon de traiter l'histoire. J'ai arrêté
assez vite même si j'avais fait pas mal de croquis.
BrusselsBdTour : Quel était le thème de ce projet ? Etait-ce une série ?
Olivier Grenson
: Cela
devait être une série, puis Desberg a changé d'avis et a voulu en faire un one-shot,
ce qui me contrariais puisque ce n'était pas ce qu'on avait défini au départ.
J'avais l'impression qu'il ne savait pas très bien où il allait et nous
manquions de confiance. L'histoire se passait au XVIII ème siècle, à Rome, ...
un thèmse cher à Stephen. Bref nous n'avons pas été plus loin, et j'ai enchaîné
avec un autre Carland Cross, le dernier, "Les pendus de Manhattan".
Paradoxalement, la série s'arrêtait alors que le dessin animé commençait à être
diffusé en France et en Belgique. Il y a peu de temps, l'éditeur "Soleil" a
réédité deux titres de la série pour lesquels j'ai dessiné deux nouvelles
couvertures et le prochain Carland Cross est également édité chez Soleil et sera
en librairie en Janvier 2004. Isaac Wens a repris le flambeau avec Michel Oleffe
au scénario. De mon côté, je canalise toute mon énergie sur Niklos Koda.
BrusselsBdTour : Et que penses-tu de ce nouvel album ? tu l'as supervisé ?
Olivier Grenson
: Pas
vraiment. J'ai choisi le dessinateur mais je voulais qu'il puisse réaliser
l'album avec son propre style et pas faire une copie du mien. Son style est très
différent du mien mais il reste proche de l'univers de Carland Cross. L'album
est plutôt bien réussi.
BrusselsBdTour : En 1989, tu signes "Jack et Lola", une série humoristique pour le magazine Circus. Quel est ton regard sur cette série ? N'aimerais-tu pas te replonger dans de l'humoristique ?
Olivier Grenson
: J'ai
beaucoup de tendresse pour ces personnages. Nous avions travaillé dans
l'urgence, il fallait que cela aille très vite. En plus des dessins, j'ai
collaboré avec Patrick Chaboud pour écrire le scénario, c'était une bande
dessinée très plaisante à réaliser. Pour le moment, je n'ai pas de projets
allant dans ce sens mais il est vrai que j'aimerais bien réaliser une série au
dessin plus humoristique, plus simple, plus léger, moins documenté, plus
intuitif.
BrusselsBdTour : Pendant quelques années, tu as fait des critiques de BD pour la chaîne de télévision luxembourgeoise RTL TVI, comment choisissais-tu les albums à critiquer ?
Olivier Grenson
: Des coups
de coeur. J'essayais de faire découvrir les différentes facettes de la bande
dessinée, pas uniquement le 51ème album d'une série populaire. On a réalisé des
reportages sur De Crécy, Bézian, Berthet, Peyo, etc. Le choix se faisait aussi
en fonction de l'actualité, puisque la rubrique bande dessinée s'intégrait dans
une émission de télévision. Si je devais présenter quelques albums aujourd'hui,
je parlerais sans doute de Quartier Lointain de Tanigushi et du Combat Ordinaire
de Larcenet. Le dernier album d'Olivier Deprez, "Le château" est remarquable.
Jj'ai des goûts très éclectiques, j'apprécie pas mal de choses parues les
indépendants, tels que "Six pieds sous terre" ou "L'association".
BrusselsBdTour : En tant que critique, que penses-tu de " Hali Mirvic ", le dernier album de Niklos Koda ?
Olivier Grenson
: Bonne
question ! mais je ne suis plus critique ! (rires ...). Jean Dufaux a terminé le
4ème tome de Niklos Koda avec la mort de Koda, ce qui n'est pas très crédible
... mais pas mal de gens y ont cru. Koda est mort et enterré, Valentina, qui est
venue se recueillir sur sa tombe croise Hali Mirvic, l'homme à abattre, l'ennemi
n°1 qui vient s'assurer que Koda est bien au fond du trou. Le lecteur arrive
page 34, Koda n'a toujours pas réapparu et Mirvic a eu la confirmation que Koda
est bien enterré. Antioche se fait descendre par les hommes du réseau russe et
coup de théatre, on revient 10 ans plus tôt : Koda et Valentina se retrouvent
dans les jardins d'une villa en Toscane. Page 39, le lecteur ne sait toujours
rien sur la mort de Koda, c'est la force du scénario de Jean Dufaux. La force du
scénario est d'amener un suspense et une part de doute, un peu à la Hitchcock.
En bref, c'est un très bon album ! (rires ...).
BrusselsBdTour : Quelles ont été ou quelles sont tes influences en matière de BD ?
Olivier Grenson
: Mes
influences ne sont pas uniquement en BD. En peinture, j'aime beaucoup Basquiat,
en cinéma, évidemment j'adore Alfred Hitchcock. En BD, mes premières influences
ont été la BD belge classique, Morris, Franquin, Jijé, Roba, ... globalement
tout le "Journal Spirou" que dévorais étant jeune, puis évidemment Tintin et
Astérix. Ensuite çà a été une curiosité un peu différente, Bilal, Moebius,
Breccia, Pellejero, etc. J'aime également beaucoup Juillard, Giardino ou encore
Gibrat.
BrusselsBdTour : Comment s'est passé ta rencontre avec Jean Dufaux ?
Olivier Grenson
: Après le
projet avorté avec Desberg, vers 1998 je pense, j'ai enchaîné avec un Carland
Cross, "Les pendus de Manhattan". Pendant que je dessinais le Carland Cross,
j'ai appelé Jean Dufaux, que je connaissais déjà depuis quelques années et avec
qui je sentais que je pouvais faire quelque chose de bien, et je lui ai dit que
six mois plus tard, je laissais tomber la série et que j'aimerais bien
travailler avec lui. Et 6 mois plus tard, nous nous sommes retrouvé et avons
commencé à travailler sur Niklos Koda.
BrusselsBdTour : Comment se passe ton travail avec Jean Dufaux ?
Olivier Grenson
: Il m'amène
le scénario, puis je fais le découpage. Jean a l'occasion de jeter un oeil à mes
planches avant l'encrage. Nous nous entendons à merveille et notre travail est
basé sur l'échange. C'est un vrai travail de collaboraion, l'écriture induit le
dessin et vice-versa.
BrusselsBdTour : Dans "Hali Mirvic", le dernier album de Niklos Koda, on remarque que 9 planches (le flash-back) sont réalisées en couleurs directes ? pourquoi avoir choisi cette technique plutôt qu'une autre pour illustrer ce retour dans le passé su personnage ?
Olivier Grenson
: A la
lecture du scénario, je me suis rendu compte que ce passage était bien plus
qu'un flash-back, il s'agissait en fait d'une histoire dans l'histoire. Je
savais donc que le moment était venu d'apporter quelque chose en plus au
lecteur. Le dessin soit participer à la narration, il fallait donc que je trouve
quelque chose. Jouer sur les couleurs, réaliser les couleurs grâce à
l'informatique, réaliser les planches en noir et blanc ou en sépia ... tout cela
m'est passé par la tête mais j'ai finalement opté pour la couleur directe, ce
qui me paraissait qualitativement meilleur que toutes les autres techniques. De
plus, il y a bien longtemps que j'ai envie de m'essayer à la couleur directe. Il
fallait qu'il y ait un décalage par rapport au reste de l'album tout en restant
cohérent, que la rupture avec le dessin des autres pages ne soit pas trop forte.
Il fallait que ce soit bien réalisé et fait rapidement. Cela m'a aussi aidé à
rajeunir mes personnages puisqu'ils sont tous 10 ans plus jeunes. Mon travail se
doit d'évoluer et je pense l'avoir fait évoluer un peu au cours de cet album. Je
pense que le lecteur a le même plaisir que moi en découvrant les pages en
couleurs directes.
BrusselsBdTour : Doit-on s'attendre à un album complet en couleurs directes ?
Olivier Grenson
: Pour
Niklos Koda sûrement pas. Nous avons installé un code de couleur directe. Je
réaliserai tous les flash-backs en couleurs directes mais pas l'entièreté de
l'album. Par contre, j'ai bien l'intention de faire un album en couleurs
directes ...
BrusselsBdTour : En 2001, tu déclarais que les tomes 6 et 7 de Niklos Koda devraient se passer en Afrique. Est-ce toujours le cas ?
Olivier Grenson
: Oui mais
pas à l'endroit où il devait se passer quand j'ai déclaré ceci. Le prochain
album s'appelle "Magie noire" et se passe au Caire, en Egypte. Cela nous permet
de repartir avec la part de fantastique que la série avait installé au cours des
premiers albums. Valentina doit se cacher puisque le réseau Russe veut sa peau.
Elle doit donc se cacher et on la retrouve dans sa planque à Berlin. On retrouve
aussi le réseau français à Paris puis direction Le Caire. C'est une ville
intrigante qui a le côté magique de l'Egypte ancienne, et en même temps ce côté
plaque tournante du terrorisme mondial.
BrusselsBdTour : Comment se déroule la journée type d'Olivier Grenson ? Comment peux-tu gérer le travail sur les planches, les cours de BD, la publicité, les affiches … ?
Olivier Grenson
: Assez
simplement. Je suis quelqu'un de très structuré et discipliné dans le travail,
il m'est donc relativement simple d'arranger mon horaire. Je donne cours deux
fois par semaine et je réalise de temps à autres une affiche mais je ne fais
plus du tout de publicité, donc je m'en sors assez facilement. Ca me plaît
beaucoup d'avoir plusieurs activités, j'ai du mal à ne faire qu'une seule chose,
même si c'est de la BD. J'aime enseigner, mes étudiants m'apprennent une foule
de choses. En plus, je sors et vois du monde puisque le reste de la journée je
travaille seul chez moi.
BrusselsBdTour : Comment vois-tu la BD dans 20 ans ?
Olivier Grenson
: Difficile
à dire, je pense qu'elle va encore pas mal évoluer. Depuis quelques années déjà,
les choses bougent beaucoup. La BD s'internationalise, les auteurs espagnols,
argentins, italiens ou américains, biensûr, mais aussi japonais, coréens,
africains, sont de mieux en mieux diffusés et intéressent de plus en plus
l'amateur de bandes dessinées. Je pense aussi que la bande dessinée devient
doucement mais sûrement beaucoup moins conformiste. On commence à se rendre
compte de toute la richesse et de la densité de son langage. Elle a acquis un
légitimité artistique et ne sera plus considérée comme le parent pauvre de la
littérature ou du cinéma. La BD est autonome, elle évolue de plus en plus vers
une diversité de narration.
BrusselsBdTour : Selon toi, internet et BD forment-ils un bon mariage ?
Olivier Grenson
: C'est une
arme à double tranchant. On peut très rapidement trouver une information, le
problème est qu'elle n'est pas toujours exacte. Souvent on reste des heures sur
des infos qu'on pourrait capter en quelques minutes dans un livre. Le net peut
être superficiel, on a l'impression de tout connaître très vite sans aller voir
plus loin. Les surfers ont souvent le défaut de coller des étiquettes sans
approfondir leur recherche. Par contre on découvre parfois des informations ou
des documents très intéressants en en cherchant d'autres. Certains sites sont
géniaux et d'autres des découvertes impossibles dans les librairies. Bref, c'est
un formidable outil si on s'en sert bien !
Propos recueillis par Stéphane L. (Novembre 2003)