L'interview !
Grenson et Dufaux


Rencontre avec les créateurs de Niklos Koda, le héros aux charmes irrésistibles tant pour ces dames que pour ses lecteurs.
La collection Troisième vague mêle BD classique d’aventure et une nouvelle façon de la traiter, avec des personnages plus fouillés, un dessin plus moderne et dynamique. Entre fantastique et policier, la série d’espionnage Niklos Koda est bien représentative de la collection. Rencontre avec ses créateurs, l’inévitable Jean Dufaux et le moins connu - mais pas pour bien longtemps - Olivier Grenson.


1 - Olivier Grenson, dessinateur BD et pédagogue :
Vincent : Olivier, la bd ne prend qu’une partie de votre temps, vous faites de la pub, des affiches, vous êtes prof. La bd c’est une passion ou votre activité principale.
Olivier Grenson : Ca reste une passion mais c’est devenu aujourd’hui mon activité principale. J’y consacre la plupart de mes journées. Depuis que j’ai commencé Koda, soit il y a deux / trois ans, je travaille beaucoup moins pour la pub. Mais je reste professeur de dessin dans une école supérieure à Bruxelles, une école pluridisciplinaire qui forme à la bande dessinée mais également à la vidéo, l’animation, l’infographie, le graphisme. Je donne des cours de dessins à des étudiants qui ne se destinent pas nécessairement à la bande dessinée, ce que je trouve très intéressant : je leur apprends certaines choses, ma vision du dessin à travers la BD et eux m’apprennent aussi beaucoup de choses. Et ça m’évite de rester cantonné dans un médium bien précis.
Vincent : Et comment les étudiants jugent-ils le prof quand ils lisent ses albums ?
Olivier Grenson : Je pense qu’ils sont diplomates : s’ils n’aiment pas, ils ne le disent pas (rires). En tout cas, ce qui est important pour eux, c’est qu’ils bénéficient de l’avis critique de quelqu’un qui est un professionnel. Et ça leur plaît également de pouvoir suivre régulièrement l’avancement de mes projets : je leur montre des dessins, des croquis pour qu’ils voient comment je travaille.
Vincent : Vous avez fait de l’affiche. Vous en faites toujours ?
Olivier Grenson : J’ai fait des affiches, notamment pour une compagnie de théâtre qui s’appelle Le Magic Land Théâtre qui est bien connue à Bruxelles. Et je viens juste de terminer une affiche pour un congrès de neuropsychiatre qui se tiendra à Paris en 2004 !
2 - Carland Cross à la télé plus que dans les librairies françaises :
Vincent : Avant Niklos Koda, vous aviez fait une autre série, sans doute plus connue en Belgique qu’en France.
Olivier Grenson : C’est vrai, ça s’appelait Carland Cross, c’est du policier fantastique, années 1930, univers Jean Ray. Sept albums ont été publiés aux éditions Lefrancq qui ont fait faillite depuis. Ils étaient très mal diffusés en France donc ce personnage y est mal connu. L’année prochaine on va entamer une réédition de la série chez Soleil. Deux albums sortiront début 2002 : Le Golem et Les Pendus de Manhattan.
Vincent : Et vous allez continuer la série ?
Olivier Grenson : Personnellement, je ne retravaillerai pas dessus. Mais on est en train de penser à une éventuelle collaboration pour continuer à la faire vivre.
Vincent : Carland Cross a fait l’objet d’une adaptation en dessins animés. C’est surprenant pour une série qui n’est pas hyper connue. Comment ça se fait ?
Olivier Grenson : C’est parti d’une discussion avec un ami qui travaillait dans la publicité en postproduction et qui avait envie d’élargir son travail. C’était un peu une boutade : il aimait bien Carland Cross et verrait bien des dessins animés avec ce héros. Moi je trouvais un peu ça utopique. Mais lui m’a dit : « Tu vas voir, ça va marcher ! » On a travaillé ensemble sur un animatique en reprenant des images des albums. Et de fil en aiguille, on a réussi à susciter l’intérêt d’un producteur qui a très rapidement réuni l’argent nécessaire en signant avec Canal+ et TF1 pour une production de 26 * 26mn. Les épisodes ont été diffusés sur Canal + et sur des chaînes de moindre audience. Ca n’a pas été un grand succès, certains épisodes sont mieux réussis que d’autres. Mais on a réussi le pari de cette production.

Vincent : Carland Cross a ainsi vécu plus d’aventures en dessin animé qu’en BD.
Olivier Grenson : Oui, c’était assez époustouflant ! Moi, je dessinais un album par an, seuls quatre albums étaient déjà sortis à l’époque et tout d’un coup en deux ans de temps, 22 nouvelles histoires ont été créées pour arriver au nombre de 26. Michel Oleffe en a écrit un peu plus de la moitié, d’autres scénaristes l’aidant pour le reste.
Vincent : Le fait de travailler pour le dessin animé oblige à décortiquer, à analyser son dessin ?
Olivier Grenson : Non pas vraiment car ce sont deux métiers différents. J’ai travaillé sur les personnages pour le pilote qui durait 2 à 3 minutes. Et puis après la production a enchaîné et ça m’a complètement échappé. J’ai d’ailleurs été déçu d’avoir été autant en retrait. Maintenant, si j’avais été plus impliqué dans le dessin animé, je n’aurais sans doute plus dessiné d’album pendant deux ou trois ans. Pour l’instant mon envie et mon plaisir sont avant tout de faire de la BD donc… ça a été un projet avec des déceptions et des découvertes.
3 - Naissance de Niklos Koda
Vincent : En France, on vous a découvert avec Niklos Koda qui semble bien se vendre et beaucoup plaire. Comment est née l’idée de cette série avec Jean Dufaux ?
Olivier Grenson : Quand j’ai commencé Carland Cross, c’était une commande de l’éditeur. J’avais donc envie aussi de travailler sur des séries plus personnelles. Je connaissais Jean Dufaux depuis un moment, j’avais compris que mes dessins ne le laissaient pas indifférents, ses scénarios me plaisaient bien, on parlait de temps à autre. Moi, j’étais sur Carland Cross et, le dessin animé aidant, j’ai encore continué pendant trois albums. Et puis un jour je l’ai appelé pour lui dire que j’allais terminais le dernier Carland Cross et qu’après je serai disponible pour entamer une série. On s’est rencontré, on a discuté de ce qu’on allait raconter. Ca s’est passé naturellement…
Vincent : Jean Dufaux, vous travaillez déjà avec beaucoup dessinateurs. Comment faites-vous votre choix pour vos nouvelles collaborations ?
Jean Dufaux : D’abord je dois dire que mes choix sont déjà arrêtés pour les quelques années à venir… J’ai maintenant un espace de liberté beaucoup plus restreint qu’il y a dix ans. Je le regrette un peu parfois mais je n’ai pas de temps à consacrer aux regrets. J’ai la chance de pouvoir collaborer avec les gens que j’aime, on ne m’impose rien. Et dans ces conditions le travail se fait bien. D’autant que ce sont tous des professionnels, donc je ne perds pas de temps à des discussions oiseuses, que ce soit d’ego ou techniques. Je tiens énormément à ce que les choses avancent.
Vincent : Le premier album de votre série est sorti juste pour le lancement de la collection Troisième vague du Lombard. C’est l’éditeur qui est venu vous chercher ou vous êtes simplement tombés au bon moment ?
Olivier Grenson : Nous avons décidé de créer le personnage de Koda et l’univers de la série sans savoir que Troisième Vague allait exister. Il se trouve qu’on a rencontré Yves Sente au moment où il avait le concept de cette collection en tête et il a vu en Koda une série bien adaptée.
Vincent : A priori, la Troisième Vague est porteuse ?
Olivier Grenson : Il semble ! Mais on ne le savait pas quand on a signé les contrats. Yves Sente nous avait séduit, sa politique éditoriale était intéressante et il parlait de promotion, ce qui n’est pas souvent le cas en bande dessinée. C’est vrai que c’est une collection dynamique… Ce n’est pas choquant de dire que les albums sont des produits. Nous, nous faisons notre travail de création et l’éditeur son travail de marketing. Et je crois qu’ils ont fait du bon boulot !
4 - Un trait et des couleurs élégants à l'image du héroscliquez ici pour voir en grand
Vincent : Vous avez un dessin très réaliste. Vous devez travailler avec pas mal de documentation pour les décors et même éventuellement pour les personnages ?
Olivier Grenson : Je travaille avec une solide base documentaire principalement pour les décors, moins pour les personnages. Dans un récit réaliste, il faut à la fois être crédible, et faire passer des émotions, des ambiances. Inch Allah se passe à Marrakech, il faut faire voyager le lecteur… Si on arrive à donner des odeurs en plus de l’émotion et de l’histoire, je crois qu’alors on a réussi quelque chose. J’accorde beaucoup d’importance aux décors, aux détails. Le lecteur a plusieurs lectures : en suivant le récit bien sûr, mais il peut aussi vouloir revenir en arrière, redécouvrir certaines cases, certains personnages secondaires, des arrières plans, s’immerger dans l’univers.

Vincent : Vous avez un trait particulièrement élégant… avec une sensualité qui doit bien convenir à Jean Dufaux !
Olivier Grenson : Je réalise mes dessins principalement à la plume, parfois je mélange du pinceau. Je crois qu’au départ c’est cette sensualité qui a plu à Jean. Et c’est aussi ce que j’ai réussi à développer en travaillant avec lui. Je crois que c’était cette direction qu’on voulait prendre, développer cette séduction, cette élégance, cette richesse, cette complexité au niveau des rapports humains, ces finesses, ces subtilités. Jean avait décelé dans mon dessin une capacité à dessiner les personnages féminins, ce que je n’avais pas vraiment eu l’occasion de développer dans Carland Cross. Mais c’est son œil d’expert…
Vincent : Dans vos albums, on voit des bribes de couleur directe. Vous ressentez une envie de faire vous-même vos couleurs ?
Olivier Grenson : Non, mais c’est vrai que j’ai envie de toujours aller plus loin, d’explorer de nouveaux horizons. La couleur est peut-être un passage obligé pour faire évoluer le dessin. Et le dernier Koda Inch Allah s’y prêtait bien, l’atmosphère, le Maroc, les couleurs… J’ai donc consacré un peu plus de temps à la couleur directe. On ne le voit pas nécessairement dans l’album mais ça portera ses fruits plus tard.
Vincent : Pour l’instant vous avez confié la réalisation de vos couleurs à Bertrand Denoulet. C’est un complice de longue date ?
Olivier Grenson : Oui, c’est une collaboration qu’on a entamée il y a une petite dizaine d’années et qui a évolué en cours de route. Moi, j’ai mûri au niveau du dessin et lui au niveau des couleurs. On se connaît bien et le fait d’évoluer de concert est important pour la série. Travailler avec quelqu’un permet aussi au lecteur d’avoir plus régulièrement une nouveauté à lire.
Vincent : C’est vous qui indiquez les ambiances colorées de chaque scène ?
Olivier Grenson : Oui bien que ce soit l’histoire qui les définisse avant tout. Mais c’est vrai que je lui donne des indications de départ, des directions, parfois des indications d’ombre, mais de moins en moins. Je crois que Bertrand connaît de mieux en mieux mon dessin et peut voler de ses propres ailes.
5 - Un scénario qui évolue avec le cheminement du cliquez ici pour voir en grandpersonnage
Vincent : Du point de vue du scénario, le troisième album revient à un univers plus cartésien, plus impliqué dans la réalité d’aujourd’hui, presque engagé… Alors que les deux précédents tomes mêlaient à la fois fantastique et politique. Vers quoi va s’engager Niklos Koda demain ?
Jean Dufaux : Je crois qu’un bon scénariste suit une histoire. Je ne peux donc pas vous dire de quoi sera fait demain. Je vais suivre le personnage de Niklos Koda, je vais essayer d’interpréter et de traduire ce qu’il vit. Et ça peut effectivement repartir dans des climats mi-fantastiques, avec un fantastique au quotidien ou de l’ombre. Ou ça peut verser dans un esprit plus réaliste. Pour ce tome 3, comme j’étais quand même dans le socio-économique politique, j’ai considéré comme superflue la notion de fantastique : elle aurait fait tâche, alourdi le récit. C’est donc simplement une raison de scénario, de construction. Dans les futurs tomes 4 et 5, la part de fantastique sera réduite à la part « magique » de Koda, à cet art de la séduction qu’il possède comme Orson Wells. Pour les sixièmes et septièmes épisodes, comme je les envisage sur des terres africaines sujettes aux traditions, aux superstitions anciennes avec tout ce qu’elles comportent de poétique, il est tout à fait possible qu’on retrouve une part de fantastique.
Vincent : Si le personnage de Koda vous mène, ça veut dire que vous avez déjà écrit sur le personnage plein de choses que nous n’avons pas encore découvertes dans les premiers albums et qui vont se révéler au fur et à mesure de notre lecture…
Jean Dufaux : Moi, je ne peux écrire que le passé d’un personnage. Son futur, je ne le connais jamais exactement. Je dois connaître le passé de Koda puisque toute personne est tributaire de son passé : si vous créez un personnage qui a trente trente-cinq ans, soit à peu près l’âge de Koda, si vous n’avez pas clairement établi dans votre tête son passé, c’est un personnage qui n’existera pas. Il sera trop flou, il vous échappera. Le passé de Koda est extrêmement bien défini dans ma tête et sera livré pièce par pièce au lecteur, comme dans un puzzle via les albums qui vont suivre.
Vincent : Et vous, Olivier, vous le connaissez ce passé ?cliquez ici pour voir en grand
Olivier Grenson : Je connais certaines bribes mais je ne connais pas tout. Je crois que c’est bien aussi pour le dessinateur de se laisser surprendre, de découvrir, de ne pas tout savoir.
Vincent : Initialement, j’ai lu que vous aviez dessiné le personnage trop jeune.
Olivier Grenson : C’est vrai. Jean ne s’en souvient plus mais les premiers croquis que j’avais réalisés après qu’on ait discuté du personnage, de sa psychologie, Jean m’avait dit qu’il aurait vu Koda un peu plus vieux. Le premier que j’ai dessiné n’était pas exactement celui-là, il a connu une petite évolution. Mais c’est venu très rapidement, ça m’a étonné moi-même. Il m’a fallu une dizaine de pages. Quand Jean a vu le personnage ainsi évolué, il m’a dit « C’est bien lui, c’est Koda ». Et c’était parti.
Vincent : Vous fonctionnez à la traditionnelle, c’est à dire que le synopsis appartient entièrement au scénariste sans intervention du dessinateur ?
Jean Dufaux : Non, pour reprends une notion que j’affectionne, nous sommes sur un plateau de cinéma, rien n’appartient à personne et personne n’appartient à rien. Bien entendu, à chacun son métier : je ne sais pas dessiner une main, je ne vais pas m’y mettre. Et j’ai peut-être un peu plus de facilité ou d’habitude du scénario qu’Olivier Grenson. Donc nous travaillons d’abord à partir de nos acquis. Et puis il faut tourner le plan. Olivier, je ne vais pas changer son graphisme mais je peux l’aider à cadrer un dessin, tout comme lui peut m’aider dans la psychologie d’un personnage par le dessin qu’il me renvoie. Parfois un dessin peut vous faire changer d’écriture, comme l’écriture peut influer sur un dessin. Il y a donc entre dessinateur et scénariste une interférence qui doit s’harmoniser tout au long de l’album.
Je ne fais pas partie, je ne tiens pas à faire partie de ces scénaristes qui écrivent les 46 cliquez ici pour voir en grandplanches d’un album et qui attendent leurs droits d’auteurs. A ce moment-là j’oublierais l’histoire, l’ambiance, l’atmosphère et ce serait vraiment un produit 150% brut de décoffrage. J’aime suivre le tournage jusqu’à ce que le dessinateur ait achevé la planche 46. J’aime travailler sur le crayonné, j’aime écouter les suggestions d’un dessinateur, changer un bout de dialogue. En ce moment par exemple sur le quatrième Koda, Olivier m’a fait quelques remarques judicieuses et je vais les prends en compte. Ca reste une manière vivante. Que l’album soit bon ou pas, à la limite ça ne me regarde pas. Mais que j’aie pu y travailler avec le dessinateur de façon vivante, c’est important pour moi.
6 - Jean Dufaux, scénariste à multiples facettes

Vincent : Jean Dufaux, vous êtes venu à la bd assez tard, à trente-quatre ans… Vous parlez beaucoup de cinéma. Vous ressentez une frustration de ne pas travailler pour le cinéma ou c’est un support de raisonnement ?
Jean Dufaux : J’avais une ambition très claire à mes douze ans déjà, c’était d’essayer, comme ces personnages que j’aimais tant, Hemingway et plein d’autres… de vivre de ma plume. Deux voies que j’aime autant l’une que l’autre, se sont offertes à moi : c’était le texte sans image donc la littérature ou l’image, c’est à dire le cinéma. La bande dessinée est quelque chose d’extraordinaire puisque c’est le point d’intersection entre l’image et le texte ! J’ai réussi mon pari d’adolescent et depuis une quinzaine d’années je vis de ma plume. Je n’ai pas de complexe vis à vis du cinéma vu que j’ai l’impression de faire du cinéma mais sur image fixe. D’ailleurs en ce moment je réécris pour le cinéma et la télévision et en fait ce n’est pas plus difficile que de travailler pour la bande dessinée qui est également un métier très technique.
Vincent : La patte Dufaux, c’est quoi : la séduction, la psychologie, le fantastique mêlés dans une intrigue bien menée ?
Jean Dufaux : Il n’existe qu’un vrai Dufaux. Chacun est unique et je crois que si on est sincère avec soi-même, on amène dans ce qu’on écrit et les défauts et les qualités de la personne. Alors que vous aimiez ou pas les qualités et les défauts de la personne, c’est votre problème. L’auteur a sa psychologie personnelle avec sa part de mystère, sa clarté, avec parfois des coups d’accélérateur, parfois des coups de rêveries, parfois des silences et parfois des trop dits. Pour moi un bon auteur c’est quelqu’un qui a sa personnalité, un point c’est tout !
Vincent : Pourquoi menez-vous autant de séries de front ? Ce n’est pas pour des raisons alimentaires vu que la plupart ont du succès… Pourquoi une telle boulimie ?
Jean Dufaux : Je ne considère pas ça comme de la boulimie. Mais j’ai deux chances dans la vie : d’abord ne pas avoir de problème d’écriture, de page blanche. A 8 ans, j’écrivais mon histoire dans un carnet à spirales. Ensuite, j’ai la chance d’avoir un esprit assez logique et discipliné. Et qui aime la solitude. Et dans la solitude avec un peu de discipline on peut énormément travailler. Ma deuxième ambition dans la vie, c’est qu’on me foute la paix et comme depuis 10 ans c’est le cas, je suis poussé à travailler. Personnellement, je n’ai trouvé que le travail comme remède à mon ennemi personnel qui est l’ennui. Je suis très fragile vis à vis de l’ennui qui me castre vite. Et dans le travail j’oublie tout. Et c’est pour ça que je crois que je continuerai à travailler autant aussi longtemps que Dieu me prête vie et santé.
Vincent : Comment vous organisez-vous : vous voulez vivre les albums jusqu’à la fin mais vous devez être obligé d’avoir plusieurs en chantier en même temps.
Jean Dufaux : Je crois d’abord que le scénariste travaille sur deux plateaux. Le premier c’est que je ne décroche jamais de mes personnages et de leur histoire. Si je viens en train à Paris avec M. Grenson, dans notre conversation il va me donner des idées de scénario que je vais retenir, que je vais travailler sur le canevas Koda. Si demain, je vois M. Griffo et que nous parlons de Giacomo C., il peut très bien me donner un détail, une anecdote, un personnage, un costume qui m’intéresse et que je retiendrai pour une case de Giacomo C. Par contre, je ne fais pas non plus de sauts de puces, c’est trop fatigant : je travaille trois semaines sur une même série, je m’immerge complètement dedans. Mais après je suis content d’en sortir et de faire autre chose. En plus une série, un personnage nourrit l’autre. Et plus j’avance dans le métier, plus je me rends compte qu’il y a des galeries et des liens entre ces personnages et que tout tourne autour de quelques thèmes récurrents.
Vincent : En ce moment, vous suivez une veine orientale avec Djinn, Inch Allah… Ca correspond à des voyages récents ?
Jean Dufaux : Non, ça correspond à des rencontres. Pour Djinn, j’avais en tête de mettre en scène les harems depuis une dizaine d’années, sans une seule note d’écrite d’ailleurs. Mais j’étais très intimidé par ce que j’appellerai les clichés masculins : quand un homme aborde le harem, paf, ce sont toujours les mêmes idées, les mêmes images qui reviennent. Je me demandais donc comment j’allais faire. Et c’est la rencontre d’Anna Miralès qui a mis le feu aux poudres, l’étincelle à l’imaginaire. Et je me suis dit que, bien sûr il fallait que ce soit une femme qui m’introduise dans le harem : elle va me donner sa sensibilité, son regard pour en ouvrir les portes. Pour Inch Allah, c’est M. Grenson, qui m’a parlé de l’idée de Marrakech où j’avais la chance d’être déjà passé. Mais on en serait resté là si en travaillant sur cette idée, je n’étais pas justement tombé sur cet épineux dossier des terres, des plans d’eau et des problèmes immobiliers que ça pose avec toute cette corruption qui peut y être associée.
Vincent : Aujourd’hui vous menez de front Dixie Road, Murena, Rapaces , Ombres  , Jessica Blandy , l’Impératrice rouge, Les révoltés, les Rochester, Djinn et j’en oublie…
Jean Dufaux : Ca me semble juste être le travail de Jean Dubois. Je ne suis pas l’homme de L’œuvre, : « il a fait CET album-là qui est un chef d’œuvre » et toute sa vie il se repose dessus. Je fais partie de ces cinéastes comme Howard Hawks, John Ford, Michael Curtis ou Raoul Walsh qui, dès qu’ils avaient terminé un film, en entamaient un autre. C ‘est une protection incroyable parce que comme disait Howard Hawks « on pouvait me parler du succès ou de l'insuccès d'un de mes films, c’était déjà le suivant qui m’occupait l’esprit ». Je fais partie de cette catégorie de gens à laquelle appartiennent Balzac ou Victor Hugo - je ne parle pas de mérite mais uniquement de temps de travail. A un moment de sa carrière, Balzac écrivait un bouquin le matin et un autre l’après-midi. Je m’en fous qu’on me dise des choses sur tel ou tel album. Ce qui m’intéresse c’est qu’on me dise, quand on prend le tout, est-ce que ce sont bien les mosaïques d’un tableau. Si c’est le cas, j’aurai réussi mon pari. Si ce sont des mosaïques éparpillées qui tombent au sol parce qu’elles ne sont pas liées entre elles, ce sera effectivement un échec.
Vincent : Parmi mes albums préférés, il y a donc Djinn mais surtout Monsieur Noir. Depuis ces deux albums, vous avez un peu négligé cette veine de conte. Vous y reviendrez ?
Jean Dufaux : Ca dépend des rencontres, mais ce n’est pas impossible. Le seul projet que j’ai stoppé définitivement à cause de son insuccès et qui m’a fait de la peine, ce sont « Les Ecrivains » publiés chez Glénat : j’aimais beaucoup écrire sur Hemmingway, Sade, Pasolini… Ce fut très clairement un bide. Ce sont des albums qui demandaient un travail harassant de par la documentation nécessaire, de par l’investissement nécessaire pour pénétrer l’univers d’un écrivain, une œuvre déjà existante. Renouer avec un album du style de Monsieur Noir, ça ne dépend que d’une rencontre, c’est une veine que j’ai très forte en moi et qui peut resurgir au détour d’une table ou d’un bon repas.
Vincent : Vous êtes chez Glénat, Dargaud, Dupuis, et depuis très récemment Casterman, comment procédez-vous pour choisir votre éditeur ?
Jean Dufaux : Déjà, il y a des éditeurs chez qui je me sens bien. Si vous regardez ce que j’ai produit cette année, il est clair que je me sens très proche de Dargaud-Lombard, où je travaille avec des gens que j’estime et que je respecte. C’est vrai que quand j’ai été contacté par Casterman, le langage qu’ils ont tenu m’a touché. En termes professionnels purs, ce n’est peut-être pas le moment d’aller chez eux. Mais d’un autre coté, si vous avez le goût du jeu, c’était le moment d’y entrer. Et puis les collaborations que l’on m’a proposées étaient passionnantes. Avec Glénat, nous avons une très riche histoire commune. Dupuis, il se trouve que par rachat, c’est l’éditeur de Jessica Blandy… Mais fondamentalement, le choix doit se faire en cohérence avec le projet en question.


Interview réalisée par Vincent Henry à Paris, le 25 octobre 2001


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